Inconsolable. Oui, je suis chagrin depuis la réception, hier matin, d'une newsletter atypique aux allures de bastos. En lieu et place des actualités et titres à paraître, que je lorgne souvent comme une vitrine où miroitent quelques sucreries, on a pu lire une déclaration triste et solennelle d'Éric Vieljeux, directeur des éditions 13e note.

Régime sec, Dan Fante, 13e note

La mort dans l'âme (le ton neutre ne dissimule guère son amertume), cet ancien armateur débonnaire qui a placé beaucoup de ses billes dans l'aventure 13e note annonce que le navire est en rade, faute de flots plus cléments et de ventes satisfaisantes. Il faut dire qu'avec un catalogue faisant la part belle aux beautiful losers, fort d'une meute d'auteurs marginaux plutôt trash, ayant qui tutoyé la mort, qui frayé avec toutes sortes de psychotropes et de galères, 13e note n'appâte pas le tout-venant.

La ligne éditoriale audacieuse, underground et résolument irrévérencieuse de 13e note en a pourtant séduit plus d'un. Sans parler de la ligne graphique d'une sobriété cinglante qu'on doit au talentueux (et humble, avec ça) Christian Kirk-Jensen. En seulement cinq ans d'existence, la maison s'est constitué un fidèle lectorat friand de cette métaphysique du caniveau à la Bukowski chère à Éric Vieljeux et son équipe. Le matériau 13e note est brut, cru, sans concession, c'est le rejeton d'un chapelet d'anges déchus qui écrivent l'horreur et dissèquent le pire, afin d'explorer à la fois les mécanismes universels de la violence, de l'addiction et les méandres intimes de la souffrance, faisant, pour certains, acte de repentance. Avec un réalisme âpre et désabusé – parfois un brin halluciné –, les recrues de 13e note (Dan Fante, Barry Gifford, William Burroughs Jr, Tony O'Neill, Mark Safranko, Jerry Stahl, Kent Anderson, pour ne citer qu'eux) sondent en profondeur nos pulsions de mort et apportent un éclairage nécessaire sur la psyché d'une société postmoderne à la dérive.

La littérature que distille 13e note est sombre mais expiatoire, jubilatoire et sociologique. Elle se réclame du beat, de l'autobiographie comme du roman noir, elle vient des limbes d'esprits torturés, houleux, elle sort des tripes. Ce sont des livres qui disent l'Humanité avec sa part d'ombre, en accentuant les résonances et récurrences de nos démons, de nos passions et de nos douleurs, sans pour autant négliger l'individualité de chaque conscience, de chaque voix. Mêler à ce point l'intime et l'universel, le moi et le monde, pour raconter l'humain est un gage de génie. C'est, je crois, ce que tout lecteur sensible attend de la littérature, sans même se le formuler.

Mettre un terme à l'aventure éditoriale 13e note relèverait donc du crime de lèse-littérature, du génie-cide ! Ce chant du cygne est insoutenable. C'est à lui qu'il faut mettre un terme en nous mobilisant pour que continue de voguer la galère.
Comment faire ? Rien de plus simple : témoignons notre sympathie à cette maison d'édition qui a encore la vie devant soi, achetons des ouvrages 13e note en masse afin qu'une fois l'escale salutaire passée, l'équipage reprenne la mer !

Cette harangue, un peu à fleur de peau, m'a été inspirée par celle, touchante, d'un Rouquin qui bouquine :






Plus d'infos sur les auteurs défendus par 13e note


Morgane Saysana a traduit pour 13e note le roman Speed Fiction de Jerry STAHL, paru en juin 2013.